28 June 2022 —

Enquête post-salon : Face à la crise, les entreprises s’organisent…

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Pénurie de matières premières et flambée des prix, hausse des coûts de l’énergie et des transports, allongement des délais de production et retards de livraison : les industriels européens font face à une situation de crise profonde et inédite.

Pour autant, aucun ne plonge dans le catastrophisme face à l’enchainement des événements qui secouent le monde : la pandémie mondiale qui a plongé la terre entière dans une crise sanitaire et économique sans précédent, la guerre en Ukraine qui entraine des tensions internationales lourdes de conséquences.

Interrogés par Interfilière Paris, les exposants ont accepté de se confier sur les dessous d’après journées au cours desquelles ils ont dû tour à tour négocier, anticiper, réfléchir, réagir pour trouver les meilleures solutions afin de servir leurs clients, satisfaire leurs demandes et honorer les commandes.

Face à la crise, les entreprises s’organisent par Dominique Demoinet-Hoste

UNE RÈGLE D’OR : PRÉVOIR ET ANTICIPER

La reprise soudaine de l’activité productive après plusieurs mois de léthargie industrielle – en Chine notamment – a provoqué, on l’a vu, de graves pénuries de matières premières textiles, élasthanne surtout, devenu introuvable mais aussi polyamide, polyester, coton et lin. « En France il y a eu un véritable effet à retardement du ralentissement voire de l’arrêt de la production. Les entreprises textiles françaises ont puisé dans leurs stocks et réduit leurs approvisionnements. La reprise en France et en Europe s’est faite après le très fort redémarrage de la demande en Asie et aux Etats-Unis. Ces besoins accrus ont aggravé les tensions sur les matières premières. Aujourd’hui ces problèmes de pénurie tendent à se stabiliser », tempère Yves Dubief, président de l’Union des Industries Textiles en France. Ceux qui ont senti le vent tourner ont pris les devants. A temps ou comme d’habitude. « On sait par expérience que la fin de l’année est souvent compliquée en tricotage. Alors on se ‘surstocke’ en fils à hauteur de 70% de nos commandes. Cela nous permet de produire plus sereinement.

Cette fois-ci on a vraiment bien fait. On a pu passer le cap sans problème d’approvisionnement. Sinon on aurait été dans une sacrée galère », reconnait Yves Lagadec, PDG d’AET, entreprise familiale française créée en 1997, spécialiste des mailles unies et fantaisies sur métiers circulaires et métiers chaînes rectilignes. Cintas Martell, autre entreprise familiale, espagnole, fabriquant des rubans rigides et élastiques a très vite décidé de gonfler ses stocks dès juin 2021. « On est revenu à ce que l’on faisait il y a 30 ans : demander aux clients de se positionner sur le long terme afin de prévoir et anticiper nos achats. On redoutait vraiment de graves problèmes d’approvisionnement, surtout en élasthanne, une matière essentielle pour nous », précise Marta Bellot, directrice marketing. Des problèmes auxquels a pu aussi échapper Fabio Cescon, fondateur de la jeune société Innova Fabrics, bien content d’avoir fait des stocks énormes dès le mois de mai 2021. « Bien avant l’été il a été impossible de s’approvisionner en élasthanne Roïca d’Asahi Kasei. Heureusement, en quadruplant mes stocks, j’ai pu me charger jusqu’en février 2022. J’ai enchainé avec une commande supplémentaire pour me mettre à l’abri jusqu’à cet été ». Prudent et inspiré, il a choisi de faire la même opération sur le polyamide. Le tricoteur italien Piave Maitex a quant à lui, réagit avec une autre stratégie : « Nous avons consolidé les relations commerciales avec certains fournisseurs en les fidélisant au maximum afin de ne jamais se retrouver sans matières. Nous avions aussi des écrus en stocks destinés à offrir un service plus à nos clients. On a puisé dedans », confie Enrico Serafini, directeur des ventes.

Face à la crise, les entreprises s’organisent par Dominique Demoinet-Hoste

JOUER LA TRANSPARENCE

Dans un contexte délicat où la solidarité et l’entr’aide ont souvent permis de passer le cap, les exposants d’Interfilière

Paris ont choisi d’être le plus honnête et transparent avec leurs clients. Avec ce sentiment parfois d’agir au coup par coup mais dans l’intérêt de chacun. « Nous avons dû nous engager très tôt sur les grèges. La seule façon de travailler a été d’avoir la plusgrande visibilité possible sur les besoins de nos clients », souligne René Frei, fondateur de l’entreprise suisse de broderies Embrex. En voyant la tension sur le marché des fils, Rocle By Isabella a tenté, dès le mois de juillet dernier, d’anticiper la pénurie en renforçant sa collaboration avec ses clients. Des heures au téléphone avec chacun d’eux pour expliquer le problème et les amener à travailler sur le long terme.

Sans les pousser toutefois à s’engager ferme. « Des discussions délicates, parfois à la limite du harcèlement mais qui ont permis de connaitre leurs intentions. On a pu alors s’approvisionner en matières par anticipation et ainsi passer la saison sans trop d’inquiétude», résume Emmanuelle Bonnetin, co-dirigeante de la société.

Acheter et stocker les matières premières le plus tôt possible… des matières utilisées parfois 9 mois plus tard !

Principal fabricant de dentelles et de tricots chaîne au Moyen-Orient et en Afrique du Nord avec une clientèle internationale dispersée dans plus de 15 pays, l’entreprise égyptienne Salamtex s’est débattue pendant de longs mois contre les pénuries de fils élasthanne notamment : « Nous avons réussi à nous en sortir en rallongeant notre cycle d’achat de matières de 2 mois et nos délais d’expédition. Avec une approche transparente et des discussions ouvertes sur la meilleure stratégie à adopter, nos clients nous ont fait confiance et ont accepté de nous régler de manière anticipée. Ainsi nous avons pu acheter des stocks de matières premières pour couvrir nos besoins et répondre à leurs demandes en maintenant au mieux nos prix », détaille Mervette Maurice, adjointe exécutive auprès du PDG.

 

PRENDRE SON MAL EN PATIENCE …

Si les exposants d’Interfilière Paris ont réussi à composer avec les pénuries sur l’élasthanne et le polyamide notamment, ils ont eu fort à faire avec une reprise d’activité compliquée : retards dans la production, délais de livraisons rallongés, difficultés de transport et envolée des tarifs du fret se sont accumulés avec des ports encombrés, un manque cruel de containers disponibles, une main d’oeuvre souvent défaillante. « Sur les gros volumes, il nous a fallu parfois passer à 10 semaines de livraison », souligne Franck Lévêque ». La situation qui a perduré jusqu’à l’automne dernier n’a pas pour autant atteint le moral des exposants. Chez AET qui tricote et teint en France mais se fournit en colorants en Asie, il a été impossible d’éviter la rupture : « Que faire si ce n’est accepter de payer un container 10 fois plus cher qu’avant. L’année 21 s’est terminée avec un chiffre d’affaires en baisse de 25%. Mais 2022 redémarre sur de bonnes bases grâce à des clients compréhensifs qui patientent gentiment jusqu’à 14 semaines de livraison », confiait Yves Lagadec en début d’année. Mais c’était sans compter sur la guerre en Ukraine et la hausse de l’inflation qui ont fait exploser les prix.

RÉPERCUTER EN DOUCEUR LA HAUSSE DES TARIFS

Redoutée mais pas ignorée, la flambée des prix des matières premières, de l’énergie et des transports a atteint des records dont le monde du textile se serait bien passé. Des augmentations conjoncturelles aggravées par la guerre en Ukraine avec une nouvelle hausse des prix au 1er avril dernier. Mais, là encore, confrontés à une inflation galopante et une économie de marché perturbée, les exposants ont fait face. Et ils ont su gérer au jour le jour. « Chaque commande a un nouveau prix qui peut atteindre +20% ! », constate amèrement Yves Lagadec (AET). Avec des marges déjà serrées, il est contraint de répercuter une partie de la hausse sur ses clients. C’est bien à regret que Fabio Cescon qui a promis à ses clients de contenir au maximum la hausse des tarifs se voit obligé de céder : « Nous n’éviterons pas une augmentation de 10% environ. Mais c’est temporaire ». L ’ouverture de deux nouveaux sites de production de polyamide en Chine et aux Etats-Unis devrait accroître la disponibilité de PA 6.6. d’ici la fin de l’été.

LE PRIX DU COTON AU PLUS HAUT NIVEAU

C’est du jamais vu dans l’histoire de l’industrie textile. En février 2022 le prix du coton atteignait son plus haut niveau : 1,29 dollar la livre soir 1,16 € pour 0,45 g ! Soit près de 45% d’augmentation en un an. Et que dire du coton bio : en un an, son prix a augmenté de … 90% ! « Que les prix des fils doublent pour les polyamides, triplent ou quadruplent pour les cotons conventionnels et recyclés, c’est une chose. Le pire c’est que les tarifs fluctuent. Ils ne sont valables que deux mois. Aujourd’hui la question n’est pas de savoir à quel prix je vais avoir la matière mais est-ce que je vais l’avoir ? Nous n’avons rien sans d’intenses négociations. Résultat, on commande avec deux mois d’avance et avec une prise de risques importante, et cela plusieurs fois dans l’année », explique Zoya Rutskaya Sebek, directrice générale des ventes chez Chanty Lace. Le dentellier allemand n’a eu d’autre choix que d’augmenter légèrement ses tarifs de 3%. Même chose chez Piave Maitex qui essaie de limiter la hausse de ses tarifs à 5% ou Maison Lévêque qui a dû les augmenter de 6% au 1er janvier. « Depuis fin 2020/début 2021, les transports et les matières ont augmenté de 17%. Exporter en Chine aujourd’hui coûte une fortune. Les colorants ont fortement augmenté aussi. Heureusement nous arrivons à remédier à tout ça en sourçant au maximum en Europe et en achetant les écrus pour les faire teindre », explique Franck Lévêque. Les prix du fret maritime ont explosé avec un facteur oscillant entre 4 et 5 : le prix d’un conteneur en provenance d’Asie et livré aux Etats-Unis est passé de 3 000 dollars avant la pandémie à plus de 12 000 dollars ! « Malgré toutes ces hausses, on ne peut augmenter librement nos tarifs. Nous devons nous en tenir aux termes du contrat de vente signé en amont. Tout au plus nous appliquons la hausse de l’indice », précise Franck Lévêque. Avec 20 à 30% d’augmentation des prix selon les types de colorants survenus en tout début d’année, c’est toute la filière qui est impactée. « D’autant plus que cette hausse a précédé une augmentation massive du coût de l’énergie au 1er semestre. Si on arrivait à stabiliser les prix de l’énergie, on pourrait aborder la fin de l’année sereinement », estime Emmanuelle Bonnetin chez Rocle By Isabella.

 

Face à la crise, les entreprises s’organisent par Dominique Demoinet-Hoste

 

RESTER SEREIN

C’est la consigne lancée par Yves Dubief (UIT) qui présage cependant une hausse des prix sur les produits finis textile/mode pouvant aller jusqu’à +10%. « Les retours de congés d’été risquent d’être sportifs ! », ironise-t-il. Dans le viseur, le report des postes budgétaires du textile vers l’alimentaire. « Profitons du moment présent : aujourd’hui les acteurs de la filière textile sont satisfaits des carnets de commandes ». Comme celui d’Innova Fabrics qui affiche +30% au terme du 1er trimestre 22 comparé à l’année précédente qui était déjà en hausse. Même chose chez Maison Lévêque, plutôt confiant, avec des ventes en hausse de +20 à +30% sur le premier semestre de l’année. Il en est d’autres qui préparent le futur. Un futur où la planète est au centre de toutes les préoccupations. L’Allemand Chanty Lace, qui s’attend à une nouvelle hausse importante de l’énergie outre-rhin, surveille de près les coûts de production : la température constante qu’exigent les grands métiers dentelles de 3,20 m pour tourner nécessite chauffage ou climatisation selon les saisons. De l’énergie quoi qu’il en soit. Chanty Lace, après avoir mis en place un système circulaire où toute l’énergie fournie par la production de dentelles est réutilisée pour le chauffage, va installer des panneaux solaires sur tout le site de production. A quelque chose malheur est bon.

Une entreprise française sur deux veut rapatrier ses achats

Selon l’étude publiée en janvier dernier par le cabinet AgileBuyer et le Conseil national des achats, 47% des entreprises

Françaises souhaitent relocaliser leurs achats au plus près de leurs outils de production. Et ce n’est pas par frénésie d’un patriotisme économique soudain. Les raisons sont bien concrètes : difficultés d’approvisionnement, flambée des tarifs du fret, explosion des prix du transport en général expliquent cette volonté à rapatrier ses approvisionnements vers l’Europe, et à trouver des fournisseurs plus proches. 68% des entreprises françaises seront touchées par des problèmes d’approvisionnement en 2022. Pour les deux tiers d’entre elles, ces problèmes seront très impactants sur leurs marges. Selon l’étude, 4 entreprises sur 5 ont déclaré vouloir mettre en place des actions de sécurisation des approvisionnements en 2022 (contre moins de 3 sur il y a un an). Les pénuries qui frappent avant tout le secteur de l’agroalimentaire et l’hôtellerie-restauration (82%) touchent fortement les entreprises de mode et du luxe (74%) mais épargnent le marché de la finance (42%) et de l’informatique (38%). Seule relative bonne nouvelle : plus de 9 directeurs d’achat sur 10 estiment que ces pénuries sont conjoncturelles et moins d’un sur 10 qu’elles sont structurelles.

Par Dominique Demoinet-Hoste – DLD Consultant pour Interfilière Paris

28 June 2022 —

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